Camille Nivollet

REPRENDRE RACINE

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Le premier jardin est celui de l’homme ayant choisi de faire cesser l’errance se plaisait à dire le paysagiste et créateur du jardin du musée du Quai Branly, Gilles Clément. Dans le département des Yvelines, en zone périurbaine, il est un de ces jardins, né il y a dix ans, qui accueille aujourd’hui des âmes qui ont dû quitter leurs terres. Sur ce sol dédié à l’insertion sociale et professionnelle fondée sur l’activité de maraîchage, une vingtaine de personnes s’affaire depuis le semis jusqu’à la vente des paniers de légumes. Afghans, Français, Soudanais, Tibétains,… ils sont pour la plupart réfugiés politiques, en situation de précarité, en difficulté face à l’emploi. Ces femmes et ces hommes aux parcours et aux cultures différentes se retrouvent ici, ensemble : le jardin échappe aux divisions culturelles (Gilles Clément) et permet à ces déracinés de se réimplanter.

J’ai suivi certains d’entre eux au sein de cette scénographie de l’apaisement et jusque dans leur intimité. *Latif et *Farzana, réfugiés politiques afghans. *Valérie qui a dû fuir la Sarthe avec sa fille après avoir dénoncé un réseau de prostitution. Aurélien, en situation de précarité suite à une succession d’événements personnels qui ont bousculé sa vie. *Solitario venu en métropole pour s’éloigner de sa famille et trouver un emploi plus facilement.

Ce reportage a débuté le 24 octobre 2019.

*Pour protéger leurs familles ou par choix personnel, ces quatre protagonistes m’ont demandé de modifier leur prénom et ne pas dévoiler leur lieu d’habitation ni le lieu du jardin.Ce reportage a débuté le 24 octobre 2019.

Au centre, Solange, 29 ans, est capverdienne. À gauche, Kunga, 34 ans, est tibétaine et réfugiée politique. À droite, Farzana, 32 ans, est afghane et réfugiée politque également.

Latif, 50 ans, est réfugié politique afghan. Il vit depuis quatre ans dans un foyer dans les Yvelines. Deux fausses plantes habillent les murs de sa chambre de 12m2 et sa tête de lit. Ils sont trois hommes à habiter cet appartement.


Au jardin, on le surnomme « le chef ». En Afghanistan, il était jardinier. Il a été aussi militaire pendant quatre ans, il s’est engagé contre le régime des talibans. Latif a dû quitter son pays le 12 avril 2009 pour la deuxième fois. Sa femme et ses quatre enfants sont restés au pays.


Chez lui, au foyer, Latif montre le jardin de sa maison à Jalalabad en Afghanistan sur son téléphone portable. Il est toujours en contact avec sa femme et ses enfants. Il leur explique comment entretenir le jardin familial.
Latif travaille au jardin d’insertion sociale et professionnelle depuis le mois d’avril 2019. Son contrat va prendre fin le 23 avril 2020. Il a passé une formation de cariste. Par la suite, il travaillera sûrement dans une usine ou dans un entrepôt si son contrat au jardin ne peut pas être prolongé.

Kunga, réfugiée tibétaine, s’apprête à récolter les salades. En hiver, les salariés travaillent principalement dans les serres du jardin.

Chez Aurélien, 34 ans. Il est séparé de sa compagne et a la garde de sa fille. Elle s’appelle Abygaël, elle a 12 ans.

Aurélien a vécu seize ans en Lozère, dans la campagne. Il est revenu, avec sa fille, dans les Yvelines il y a deux ans. En attendant que sa situation s’améliore, ils vivent dans l’appartement de la mère d’Aurélien. Ils dorment dans la même chambre car le lieu ne leur permet pas d’avoir une chambre séparée. Dans l’appartement, deux cadres sont juxtaposés sur le buffet du salon. Il s’agit d’Aurélien et de sa fille au même âge. Ils ont une relation fusionnelle.

Aurélien a travaillé un an dans le jardin, son contrat a pris fin le 11 mars dernier. Il devait commencer à travailler à l’usine de Renault à Flins en tant qu’intérimaire le 17 mars 2020. En raison du coronavirus, son contrat a été reporté. Il commencera à travailler à l’usine Renault dès la fin du confinement.

Les salariés sont en train de récolter le persil. Au premier plan, Farzana est réfugiée politique afghane.

La bâche d’une des serres du jardin est rafistolée avec de la ficelle agricole.

Chez Farzana, 32 ans. Elle travaille au jardin depuis neuf mois. Farzana vient de la ville de Kaboul en Afghanistan, elle est réfugiée.

Sa famille, avec ses six frères et soeurs, quitte le pays à ses 10 ans pour l’Iran. Elle y restera jusqu’à ses 18 ans. Entre temps, elle est mariée à 16 ans avec un homme du double de son âge. Ils ont leur premier enfant un an plus tard.

Ne pouvant pas obtenir le statut de réfugié à Téhéran et face aux difficultés
de scolariser leurs enfants, ils quittent l’Iran. Farzana, son mari et ses enfants arrivent en France pour la première fois en 2010, mais s’installeront d’abord en Belgique avant de revenir en 2016 grâce à l’obtention de leur statut de réfugié.

Farzana, son mari et leurs six enfants âgés de 3 à 16 ans vivent aujourd’hui dans les Yvelines. Elle investit peu à peu leur appartement. Dans le salon, des stickers sont collés au mur.

Un salarié plante des radis ronds dans une des serres du jardin.

Chez Valérie, 32 ans. Elle vit seule avec sa fille âgée de 14 ans dans un petit village situé dans les Yvelines.


Suite a  des intimidations et des menaces, elle a dû quitter le département de la Sarthe il y a quelques années. Ce jour-là, elle montre sur son téléphone portable une image d’elle et de sa fille lorsqu’elles y vivaient encore.

Valérie a travaillé huit mois dans le jardin d’insertion sociale et professionnelle.Depuis décembre dernier, elle travaille aux espaces verts d’une commune des Yvelines. Valérie aime travailler à l’extérieur, au contact de la végétation. C’est de son père que lui vient cette proximité avec la nature : il passait tout son temps-libre dans le jardin familial.

Les salariés plantent les radis dans une des serres du jardin. Les radis peuvent être peuvent être cultivés sous serre dès le mois de février.

Chez Solitario, 34 ans. Il vient de la commune de Basse-Terre en Guadeloupe. Il est arrivé en métropole le 15 juillet 2018. À son arrivée, il passe quarante-et-un jours dans la rue avant de trouver un hébergement.

Solitario vit dans le même foyer que Latif, il a une petite chambre de 12m2 et partage le reste de l’appartement avec deux autres hommes. Solitario a été élevé de ses 3 ans à ses 13 ans dans une famille d’accueil. Ensuite, il a été placé dans un foyer appelé « maison de l’enfance ». Il passait ses vacances avec sa famille biologique. Solitario est le quatrième d’une fratrie de huit enfants. Les cinq premiers ont été placés en famille d’accueil, les trois derniers ont été élevés par les parents biologiques.

Il a décidé de quitter la Guadeloupe pour s’éloigner de sa famille, pour trouver un travail plus facilement et aussi parce qu’il avait envie de voyager. Solitario a démissionné du jardin le 29 février 2020. C’est pourtant une photographie d’un moment convivial entre les collègues et les encadrants du jardin qu’il veut montrer.

Un salarié lave les salades qui viennent d’être récoltées. Elles seront, ensuite, entreposées dans la chambre froide puis vendues dans les paniers de la semaine.

Les salariés ont fabriqué des épouvantails qu’ils installeront au printemps dans le champs pour éloigner les oiseaux. En attendant, ils sont stockés dans une serre.

Cette terre dédiée à l’insertion est un refuge. Un lieu pour se reconstruire.